Romancier, essayiste, critique d’art, poète, scénariste, John Berger fut une figure intellectuelle majeure de notre temps, admirée par Naomi Klein, l’ex sous-commandant Marcos ou encore l’écrivaine indienne Arundhati Roy. À l’occasion du centenaire de sa naissance, La Manufacture d’idées a souhaité revenir sur son œuvre considérable et sur l’héritage qu’il laisse à la pensée contemporaine.

©John Christie
John Berger (1926-2017) est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages, parmi lesquels le roman G. (lauréat du Booker Prize en 1972, dont Berger partagea la dotation avec les Black Panthers), la trilogie sur la vie paysanne, Dans leur travail (rééditée en 2025), ou encore le best-seller Ways of seeing (1972), qui révolutionna la manière de parler de l’art et d’interroger ses impensés. Il mena également de nombreuses collaborations artistiques, notamment avec le photographe Jean Mohr et le cinéaste Alain Tanner. D’abord artiste, il abandonna la peinture au début des années 1950, estimant que la littérature était le meilleur endroit pour exprimer ses idées politiques et sa vision du monde.
L’écrivaine Susan Sontag disait de lui « qu’aucun écrivain n’avait offert autant d’attention au monde sensuel et de sensibilité aux impératifs de la conscience ». Un texte illustre à merveille cette intelligence sensible et cet art de l’attention pour ce qui compose le monde. Dans Dix dépêches sur le sens du lieu[1], John Berger expose sa vision du marxisme et propose dix points de repère pour nous aider à garder le cap et à nous orienter dans un monde où les repères politiques, culturels, sociaux sont justement brouillés : des réflexions sur l’émigration, l’exploitation du vivant ou la notion de zones, y côtoient les poésies d’Emily Dickinson et de Gareth Evans, la question de l’éternel chez Spinoza précède la description de quatre ânes dans un champ.
L’œuvre de John Berger se caractérise par cette façon tout à fait unique de révéler le pouvoir de l’art et de raconter la politique autrement, d’entremêler la lutte pour la justice et la beauté. Écrivain engagé dans son époque, il se disait incapable de fermer les yeux sur la réalité et la marche du monde : « J’aimerais pouvoir les fermer plus souvent, pouvoir ne serait-ce qu’une seconde détourner le regard, mais j’en suis incapable. C’est peut-être ce qui explique l’intelligence de mes yeux ou pourquoi dessiner m’est moins pénible qu’écrire. Dessiner est toujours un acte de célébration, même quand il s’agit d’une pietà. Écrire équivaut à affronter du regard certaines choses qui en aucun cas ne méritent d’être célébrées. »[2]

© Libby Hall
Il composera ainsi avec Jean Mohr un livre d’images et de textes sur les travailleurs immigrés en Europe (Le septième homme, 1975), racontera le quotidien précaire de SDF vivant dans un terrain vague à travers la voix de leur chien (King, 2002) et consacrera une trilogie au milieu paysan, étalée sur une quinzaine d’années et inspirée de la vie des femmes et des hommes qu’il fréquentait dans le village de Haute-Savoie où il s’était installé dans les années 1970. Des histoires de paysannerie empreintes d’un certain classicisme revendiqué : « Le véritable enjeu était de faire de ces histoires des récits dans lesquels les paysans du monde entier pourraient se reconnaitre. Je pense en partie avoir réussi dans le sens où cette trilogie est plus lue en Espagne, en Amérique du Sud ou en Turquie, qu’en France. J’étais très conscient que le caractère universel de ces récits passait par leur authenticité. J’ai donc appris à connaitre ces hommes et ces femmes. J’ai écouté ce qu’ils avaient à me dire. »[3]
Dès lors, ses textes et ses tribunes politiques furent traduits et lus partout dans le monde et Berger incarna une voix politique d’une portée internationale. De la lutte des zapatistes au Chiapas à la résistance du peuple palestinien, du combat contre la tyrannie économique et le néolibéralisme aux expériences de liberté en action, des rapports aux morts au désir de justice, cette voix fraternelle relayait celles des pauvres et des opprimés, comme une prière ou une chanson.
« Les bougies comme les chants accompagnent souvent les prières. Et la prière, dans la plupart des religions est ambivalente. Soit elle répète indéfiniment le dogme, soit elle articule l’espoir. Cela dépend de l’histoire de celui ou de celle qui prie.
Le village de San Andrés Sakam’chen de los Pobres dans le Chiapas, au sud du Mexique. Il y a là-bas une petite église. De l’église s’échappe le son ténu de voix qui chantent. À l’intérieur, pas de prêtre. Les quatre chanteurs sont debout. Deux hommes et deux jeune femmes. Les quatre sont amérindiens. Les hommes se tiennent loin des femmes et ils chantent, tous les quatre, en polyphonie. Les deux femmes ont des bébés accrochés à leurs dos.
(…) Je pense à présent au remarquable poème de Moya Cannon : Ce furent toujours les plus démunis / qui transportaient les chansons / à Babylone, dans le Mississipi / certains possédaient encore moins que rien / pas même leur propre corps / mais, trois siècles plus tard, les rythmes sourds de l’Afrique / conservés dans leur coeur, leurs os, / portent les chansons du monde.« [4]
© Jean Mohr

À son regard d’écrivain empreint de tendresse et d’humanité, se mêlaient des convictions politiques sans faille, un esprit critique aiguisé et une loyauté intacte dans les engagements. La Palestine occupait une part importante dans sa vie. Membre du comité de soutien du Tribunal Russell sur la Palestine, il forgea le concept de « désespoir invaincu » pour décrire la situation dans les territoires occupés et montrer ce qu’elle révélait du monde en général. Bien que situé dans un lieu imaginaire, son dernier roman, De A à X, est directement inspiré par la Palestine. Il est composé des lettres qu’Aïda écrit à son compagnon, Xavier, emprisonné à vie pour terrorisme et activisme politique (difficile de ne pas penser à Marwan Barghouti). Elle lui parle du dehors, de son travail de pharmacienne, de ce qui rythme son quotidien, des personnes dont les vies croisent la sienne, de la lutte qui continue. À la fois roman sur l’amour et sur la résistance, le livre raconte la douleur de l’absence, le chagrin, la vulnérabilité, la puissance du désir, la joie rebelle. Pour John Berger, au cœur de l’expérience palestinienne, il y a l’absence, l’absence des êtres proches, l’absence d’une patrie. L’absence dont souffre Aïda symbolise celle du peuple palestinien.
La vidéo ci-contre est la captation de la rencontre intitulée « Une autre façon de raconter » qui a suivi la projection du film Play me something (Joue moi-quelque chose) de John Berger et Timothy Neat. Elle revient sur le parcours et certains livres de John Berger. La chercheuse palestinienne Rema Hammami, avec qui Berger a traduit le poème épique Murale de Mahmoud Darwich, évoque leur amitié et le rapport qu’il entretenait avec la Palestine.
EXTRAIT
John Berger : « Il existe un phénomène très mystérieux et assez difficile à décrire chez les animaux, en particulier chez les animaux sauvages. Il nous arrive parfois de surprendre un animal, un oiseau, un sanglier, un cerf, une gazelle, sans que celui-ci ne se rende compte immédiatement de notre présence. On peut alors observer son « amour-propre », au sens quasi littéral du terme. Dans ces moments de tranquillité, où ils ne sont pas en alerte, les animaux se montrent dans toute leur « fierté au ciel ». Cette posture explique pourquoi nous parlons du sacré à propos des animaux ou de leur sacrifice. Elle exprime la conscience de quelque chose de stupéfiant de complexité dans la création. On trouve cela dans la peinture de Courbet, notamment. C’est encore plus fréquent dans l’art africain ou l’art oriental. Ces peintures prennent souvent pour sujet ce que je viens de tenter de décrire. Pour autant, elles n’ont pas besoin de recourir aux mots. L’enjeu n’est pas de trouver un mot équivalent ou mieux adapté à l’amour-propre ou à la tranquillité, car cela paraît évident. L’évidence est dans la façon dont cet oiseau ou ce cerf se regarde. On peut bien sûr considérer qu’il s’agit du théâtre nécessaire à la survie, le théâtre de l’attraction sexuelle, celui consistant à se montrer fort et agressif, et que nous sommes en train d’assister à la répétition d’une future représentation, mais je trouve cette explication un peu trop courte et pratique. »[5]
La vidéo suivante est la captation de la lecture de Katya et Yves Berger intitulée « Tu sais ce que je regarde ? », à partir d’un collage de textes de John Berger sur les animaux.
Vous pouvez retrouver les sources bibliographiques en suivant ce lien.
[1] Dix dépêches sur le sens d’un lieu, paru dans Le Monde diplomatique (août 2005) https://www.monde-diplomatique.fr/2005/08/BERGER/12435
[2] Entretien avec Emmanuel Favre, Revue Le matricule des anges, mars 2006
[3] Ibid
[4] Quelques notes sur la chanson, dans Palabres, Éditions de L’Olivier, 2018
[5] De l’atelier, Entretiens avec Yves Berger et Emmanuel Favre réunis dans l’ouvrage Le blaireau et le roi, Héros-Limite, 2010








