Édito

«  Habiter la Terre, penser le trouble »

Dans son ouvrage, Vivre avec le trouble, la philosophe et biologiste Donna Haraway (invitée de la Manufacture d’idées 2020 initialement prévue) propose de considérer le problème de la catastrophe écologique comme la matière même de ce sur quoi nous pouvons agir et ce à partir de quoi nous pouvons penser. Selon elle, il n’y a pas de solution à la catastrophe, mais des manières plus ou moins pertinentes et enrichissantes de faire-avec, de cohabiter avec d’autres espèces (animaux, plantes, mais aussi microbes et bactéries), de créer de nouvelles parentés pour « susciter une réponse puissante à des événements dévastateurs ».

De son côté, l’anthropologue Eduardo Kohn (qui devait également participer à l’édition 2020) écrit dans Comment pensent les forêts : « Étant donné les défis posés par la nécessité d’apprendre à vivre avec une variété toujours plus grande de formes de vie – qu’il s’agisse d’animaux de compagnie, de mauvaises herbes, d’animaux nuisibles, de commensaux, de nouveaux pathogènes, d’animaux « sauvages » ou de « mutants » technoscientifiques – il est non seulement crucial mais aussi urgent de développer une manière précise d’analyser dans quelle mesure l’humain est tout à la fois distinct de, et en continuité avec, ce qui se trouve au-delà de lui. »

Ces deux exemples illustrent à leur façon la situation dans laquelle nous sommes plongés et introduisent merveilleusement la version remaniée de La Manufacture d’idées à laquelle nous vous convions les 21, 22 et 23 août. Il s’agira en effet lors de ce rendez-vous estival d’interroger la catastrophe et ses effets, de resituer la singularité de cet événement contemporain dans la longue histoire des épidémies, mais aussi d’explorer les origines environnementales de cette crise, de mesurer ce qu’elle nous dit de l’état du monde moderne et de ses transformations dans l’urbanisation, la déforestation, les écosystèmes, les relations avec le vivant ou le changement climatique.

Notre sentiment est que d’ici quelques semaines des espaces d’échange et de réflexion seront nécessaires pour imaginer de nouvelles alternatives, de nouveaux processus, mais aussi pour construire de nouveaux récits afin de raconter autrement comment nous en sommes arrivés là et sortir de cette situation autrement que comme nous y sommes entrés. La dimension politique de ces journées résidera d’abord dans la volonté de les proposer. Nous le ferons en maintenant le niveau d’exigence et l’esprit du festival. Ainsi préférerons-nous évoquer la précarité comme condition de notre temps, et paradigme pour penser le monde qui nous est dévolu, plutôt que l’orthodoxie économique.

Cette période incertaine et inédite nous amène à réfléchir au devenir du festival. Nous espérons que les conditions seront réunies cet été pour nous permettre de « semer le trouble », de faire émerger ensemble des nouvelles formes, des puissances d’agir ; que cette Manufacture d’idées particulière puisse contribuer à enrichir le débat qui s’est ouvert sur le sens de la vie et de ses évolutions.