Donna Haraway

La 9e Manufacture d’idées accueillera une des intellectuelles les plus stimulantes et précieuses de notre temps : la philosophe américaine Donna Haraway. Titulaire d’un doctorat en biologie, professeure émérite à l’Université de Californie de Santa Cruz, Donna Haraway a publié des ouvrages qui ont joué un rôle considérable dans les recherches menées en anthropologie, philosophie, études des sciences et humanités environnementales. Elle s’est d’abord fait connaître par ses travaux d’histoire des sciences d’un point de vue féministe (démontrant la multiplicité des préjugés liés à la position masculine dans la production scientifique), dont est issu le Manifeste cyborg (1985), son texte le plus connu de cette période. Depuis 2003, elle a réorienté son travail sur les relations qui lient les êtres vivants entre eux et avec les êtres humains. Donna Haraway cherche à faire émerger ces liens depuis les pratiques scientifiques, mais également depuis des relations aussi ordinaires que celles qui lient un chien à son maître ou, comme dans son dernier livre, depuis des zones cruciales de destructions écologiques (comme la Grande Barrière de Corail ou la montagne de Black Mesa au Colorado).

 

Avec Vivre avec le trouble, qui paraitra au printemps prochain aux Éditions Les mondes à faire, Donna Haraway propose de considérer le problème de la catastrophe écologique comme la matière même de ce sur quoi nous pouvons agir et ce à partir de quoi nous pouvons penser. Pour elle, il n’y a pas de solution à la catastrophe, mais des manières plus ou moins pertinentes et enrichissantes de faire-avec, de collaborer avec d’autres êtres vivants et d’autres composants du monde qui nous accompagnent dans cette situation nouvelle. Parcourant des terrains très divers, elle raconte les formes de cohabitation et de conflictualité qui peuvent s’établir entre les êtres humains, les animaux, les bactéries, les végétaux. Selon elle, notre capacité de répondre ne peut s’établir et se déployer que depuis l’intérieur de ces entrelacements agités, car si ce sont ces liens que la catastrophe fragilise, c’est aussi à partir d’eux que de nouvelles forces peuvent émerger.

 

 


Le rire de Méduse :  extrait d’un entretien de Donna Haraway avec Florence Caeymaex, Vinciane Despret et Julien Pieron (dans Habiter le trouble avec Donna Haraway ; éditions Dehors, mai 2019)

« Staying with the trouble » (habiter le trouble), est une proposition qui nous intéresse. Dans quel genre de politique nous engage-t-elle ?

DH : En un certain sens la notion de politique est trop étroite. « Politique » est un de ces mots qui a été tellement capturé et enfermé dans des catégories – comme quand on se demande si untel adopte une politique correcte, ou quelle sorte de politique il adopte. Staying with the trouble est une proposition, une invitation, une affirmation forte qui ouvre une possibilité de cohabitation (…) En tant que proposition, Staying with the trouble tient pour acquis que les modes d’ordre établis se sont effondrés ou sont en voie d’effondrement, et qu’il devient à la fois urgent et possible d’envisager autre chose. Staying with the trouble insiste aussi sur le fait que nous sommes engagés dans une espèce de construction collective, dans des façons plus florissantes, plus robustes, moins meurtrières de vivre les uns avec les autres. Cela part du fait qu’on ne peut jamais reprendre les choses à zéro. L’un des grands dégâts causés par les discours dont nous avons hérité, c’est qu’ils supposent qu’on efface tout et qu’on recommence, comme si la seule possibilité de continuer c’était d’effacer le passé, parce que le passé serait trop horrible pour être encore porté et hérité, comme s’il devait y avoir une terre brûlée avant que la cité de Dieu puisse s’établir. Dans leurs formes séculières, je pense que ces discours ont fortement marqué la conception de ce qui compte comme politique (…)

Le genre de politique qui pourrait correspondre à ce dont parle Isabelle Stengers quand elle relit Whitehead et qu’elle en tire des propositions, soulève les questions suivantes : qui peut habiter ces façons de continuer les uns avec les autres, et qui dit « désolé, pas pour moi, je ne joue pas, je n’entre pas dans vos négociations, je ne parle pas votre idiome, je n’accepte pas votre invitation » ? Cela ne crée pas pour autant des ennemis, cela crée un problème : qu’est-ce qu’on fait alors ? Comment continuer, là où l’on en vient à se demander comment composer un monde où les créatures ne mourront pas de soif dans la grande chaleur de notre planète ? Mais tous ne sont pas sur un même pied d’égalité pour travailler le problème. Je vais changer d’exemple. L’Union européenne, en ce moment précis, est dans une situation où nombre de ses États refusent les quotas de réfugiés, refusent d’accepter des réfugiés qui seraient intégrés au corps des citoyens. Alors allez-y, faites des camps ! Mais faire de nouveaux citoyens, c’est une tout autre affaire. L’Union européenne est un instrument très imparfait, et cependant très intéressant – certains voudraient simplement le jeter aux orties, mais je ne suis pas de ceux-là, et je pense que ce que l’Europe essaie d’inventer est à la fois extrêmement imparfait, très précieux et souvent vraiment horrible. Ceci dit, le projet d’incorporer un grand nombre de réfugiés au titre de citoyens, d’une façon qui reste à apprendre, et alors que de nombreuses parties refusent ce projet, me paraît paradigmatique du genre de politique à travers laquelle et avec laquelle nous devons apprendre à vivre. Nous devons apprendre à composer et à vivre avec ceux qui refusent, sans en faire des ennemis alors même que nous nous opposons à eux.

Ainsi Staying with the trouble est pour moi une formule qui affirme cette évidence : nous héritons de tellement d’histoires que nous avons à apprendre à vivre avec, nous sommes façonnés par elles. Je suis profondément façonnée par le fait d’être une fille blanche de l’ouest des Rocheuses, issue d’une histoire qui est celle des colonies de peuplement. Je suis façonnée par le fait que mon fantasme d’enfant était d’être kidnappée par des Indiens, par mon rêve de devenir Indienne. Comment pourrais-je seulement envisager le vol d’identité que subissent encore aujourd’hui les Amérindiens autour des conflits territoriaux et autres ? Comment pourrais-je seulement devenir une partenaire responsable dans ces mondes, qui sont des mondes très importants, si je ne garde pas en mémoire mon profond désir d’être Indienne, de ne pas appartenir au peuple des colons blancs ? Il s’agit de savoir hériter de ses propres fantasmes, de comprendre d’où ils viennent, de se mettre dans l’embarras de les partager. Je partage ce fantasme avec mon amie et alliée Kim TallBear. Toutes deux nous essayons de problématiser ce que signifie avoir à faire avec les Grandes Plaines aux États-Unis et au Canada, y compris avec les compagnies pétrolières dans l’Alberta du Nord. Comment héritons-nous les uns avec les autres de toutes ces histoires qui ne sont pas les mêmes ? Comment vivre les uns avec les autres dans les luttes que nous tous affrontons – dans le cas que je viens d’évoquer, la fracturation hydraulique et la construction de pipelines dans les Grandes Plaines du Nord, qui impliquent de nombreux acteurs qui n’ont décidément pas les mêmes histoires ?

 

 

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