Vernant, l’insoumis, Débat avec Patrick Boucheron et Laurent Douzou

Samedi 31 mai : 14 h – Entrée libre

Jean-Pierre Vernant fut tour à tour un chef militaire de la Résistance, Compagnon de la Libération, et un anthropologue de la Grèce ancienne renommé. Patrick Boucheron et Laurent Douzou retraceront le parcours de cet homme captivant et évoqueront les liens entre le savant et le citoyen engagé.

 

« Y a-t-il des liens entre ma lecture de l’épopée homérique et mon action dans la Résistance militaire, avec les risques qu’elle comportait ? À la réflexion, ces liens me sont apparus très clairs, qui ont tissé, entre mon interprétation du monde des héros d’Homère et mon expérience de vie, comme un invisible réseau de correspondances orientant ma lecture « savante » et privilégiant, dans l’oeuvre du poète, certains traits : la vie brève, l’idéal héroïque, la belle mort. Cette confrontation entre passé et présent, entre l’objectivité distante du savant et l’engagement passionné du militant, ne pouvait manquer de déboucher sur les problèmes de la mémoire qu’abordent plusieurs chapitres de ce livre. Notamment sur les difficultés que rencontre l’historien du temps présent pour parler de ces Années noires, de ces années écoulées, certes, mais qui ne passent pas, qui restent trop présentes dans les souvenirs, et leurs enjeux trop actuels, pour qu’on puisse en traiter avec le détachement et le recul propres à ce qui est entièrement révolu. Témoignage des survivants, documents écrits, archives, sur quoi s’appuyer, à qui, à quoi se fier ? L’«affaire Aubrac» a ainsi constitué dans le débat entre historiens, comme dans la confrontation entre résistants et historiens, comme dans la confrontation entre résistants et historiens, un point de non-retour, mettant en pleine lumière le fossé qui sépare l’enquête du savant et la mise en scène journalistique. Mais, au-delà de l’actualité, le problème autour duquel s’organise l’ensemble du livre concerne le franchissement des frontières : entre passé et présent, proche et lointain, familier et insolite, finalement, pour chacun de nous, entre ses souvenirs et lui-même. » Jean-Pierre Vernant

Passeur de mémoire

« Je ne sais pas ce qui me vaut aujourd’hui l’honneur d’être le premier à prendre la parole pour évoquer Jean-Pierre Vernant. Peut-être est-ce simplement l’âge – coïncidence des dates de naissance – ou une ancienne complicité qui remonte aux années de l’Occupation et qui ne s’est jamais démentie. Mais c’est pour moi l’occasion d’un aveu que je n’ai jamais fait devant lui ; pas l’aveu de l’amitié, cela il le savait, mais celui d’une admiration que je n’ai éprouvée que pour de très rares personnes. Je ne suis pas ici pour parler de Jean-Pierre dans son activité de résistant, de scientifique ou d’universitaire. D’autres plus qualifiés le feront. Je voudrais évoquer qui était Jipé pour les vieux résistants, qui ont eu comme lui, ou comme moi, le privilège de survivre pendant quelques décennies. Quelques-uns d’entre eux gardent un silence total sur cette partie de leur vie qui a pourtant contribué à les construire. Les causes de ce silence peuvent être diverses, mail il faut les respecter. D’autres au contraire ont accepté des responsabilités dans des associations consacrées à la solidarité, à la mémoire, à la commémoration. Ceux-là méritent la reconnaissance de tous pour les services qu’ils rendent à leurs anciens camarades, et souvent à la petite ou à la grande histoire de notre pays. Jean-Pierre Vernant, à mon avis, n’appartient à aucune de ces deux catégories (…) Il n’intervenait que de temps en temps, quand il le jugeait nécesaire ou opportun, en général pour célébrer la mémoire d’un camarade, comme il le fit pour Victor Leduc, ou pour contribuer à la défense de ceux qui avaient besoin de son témoignage, comme il le fit pour Lucie Aubrac et moi… La présence de J.-P. Vernant dans cette cohorte virtuelle des anciens résistants était ressentie par ses camarades comme une référence et, parfois, comme un recours. On savait avec quelle finesse d’analyse, avec quelle précision de psychologie, avec quelle sûreté de jugement il faisait comprendre, apprécier, accepter le comportements des résistants. Il ne revendiquait pour eux comme pour lui-même aucun privilège, mais seulement la reconnaissance de leur vérité. Ses camarades le savaient. Peut-être aussi ceux, plus ou moins déclarés, qui ne sont pas les amis de la Résistance. C’est dans son dernier ouvrage, La Traversée des frontières, qu’il a montré son attachement puis son détachement envers le Parti communiste. Mais, à ma connaissance, il n’a jamais pratiqué l’anticommunisme primaire. C’est aussi dans cette Traversée qu’il montre sa fidélité à ses amis résistants. La fidélité d’un homme libre… » Raymond Aubrac

(Texte prononcé le 24 mai 2008 à la Maison de l’Amérique latine, lors de la journée dédiée à J.-P. Vernant : Vernant dedans dehors. cf. Revue Le genre humain n°53, éd.du Seuil)